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dimanche 28 juin 2015

NUIT ET BROUILLARD, DES MOTS ET DES NOTES (1)

Nuit et Brouillard
Jean Ferrat (1963)


Isaac Celnikier. Image empruntée ici

Ce n’est qu’une chanson, des mots et des notes, des mots pour dire, des mots pour vaincre le silence de l’oubli, des notes qui s’installent à jamais, qui sont là, tout prêt au creux de notre vie. Et à chaque fois c’est la même émotion, comme si l’on entendait cette chanson pour la première fois. Le 21 mai dernier, une petite chanteuse, Christa, élève au collège Fersen, a su exprimer toute la force de cette merveilleuse chanson. Il y avait de la magie dans l’air tandis que sa voix, à la fois forte et fragile, vibrante d’une émotion à peine contenue, enveloppa l’auditoire, médusé. J’ai encore dans les yeux le souvenir de cette voix qui montait si haut et semblait déchirer le ciel d’azur. C’était presque insupportable tant elle chantait et touchait juste. Il y a fort à parier que Jean Ferrat l’écoutait, là où il est – l’œil tendre, la moustache mutine et un grand sourire adressé à cette chanteuse qui savait si bien chanter ses mots et sculpter ses notes.

Jean Ferrat (1930- 2010)


Image empruntée ici


Sa voix était chaude, mélodieuse, sans apprêt. Il savait nous toucher au cœur, il était enjôleur, et un rien farouche. Il était tendresse et révolte. Il nous accompagnait et il nous manque, douloureusement.
Jean Ferrat, de son vrai nom, Jean Tenenbaum, est né le 26 décembre 1930 à Vaucresson en Seine-et-Oise. Son père était un artisan-joaillier, juif d’origine russe, naturalisé français.  Sa petite enfance fut baignée de musique. Arrêté par la Gestapo en 1942, son père trouva la mort à Auschwitz. Pendant un temps, Jean fut caché par des militants communistes. Il retrouva sa mère et le reste de sa famille – réfugiés à Font Romeu, en zone libre. Après maintes pérégrinations et séparations, aidés par des paysans et des réseaux de résistance,  ils survécurent à l’Occupation et à la traque des nazis.  

Lors d’un entretien accordé à Bernard Pivot en 1985, Jean Ferrat évoqua cette période si douloureuse :

« Un jour de 1941, ma mère m’a appelé. “Il faut que je te dis quelque chose : ton père est juif.” (…) Puis mon père a dû porter l’étoile. Nous, on devait la porter, mais on ne l’a pas fait. A commencé une période très dure pour la famille. Finalement mon père a été arrêté un jour, sans doute dans la rue ; il a été interné plusieurs mois en France (…) et puis on n’a plus eu de nouvelles. Et on a su, des années après, qu’il avait été déporté et qu’il était mort à Auschwitz. Je ne suis pas un cas unique mais cette période a été dramatique pour ma famille, pour moi et pour la France aussi. Il y a une partie de moi qui est devenue adulte très vite. Le racisme, le nazisme, j’ai découvert ça à onze ans. Je ne savais pas que c’était “mal” d’être juif. Sur le moment, c’est comme si on m’avait dit que j’étais auvergnat. J’ai vite compris que ce n’était pas tout à fait pareil. Ce fut d’abord une blessure, ensuite une révolte. Je ne pourrai jamais plus tolérer le racisme sous quelque forme que ce soit. »


Coffret Jean Ferrat intégrale Decca Barclay, 2010, Universal Music France, Raoul Bellaïche.

Sa scolarité fut perturbée et il abandonna ses études en classe de seconde. En 1946, il obtint un emploi d’apprenti dans un laboratoire de chimie du bâtiment. À l’époque, il souhait devenir ingénieur chimiste.
En fait, la musique le rattrapa… Ce fut le jazz et puis l’apprentissage de la guitare. Il commença à chanter les succès des chanteurs populaires des années 1950 – Francis Lemarque, Yves Montand et Mouloudji. En 1954, il décida de se consacrer à la chanson. Premiers contrats, vie de bohème et un nouveau nom. En 1957, il se produisit à La Colombe et il y rencontra une jeune comédienne-chanteuse, Christine Sèvres, qui devint plus tard son épouse. Il lui fallut attendre 1960 pour connaître le succès avec Ma môme. C’est à ce moment-là que débuta sa collaboration avec Alain Goraguer qui assura les arrangements et les orchestrations de tous ses disques jusqu’à son dernier album.

Ma môme, elle joue pas les starlettes
Ell’e met pas des lunettes
De soleil
Elle pose pas pour les magazines
Elle travaille en usine
À Créteil

Son premier vrai succès, ce fut Deux enfants au soleil, chanté par Isabelle Aubret en 1962. Il « passa » à l’Alhambra en première partie du spectacle de Zizi Jeammaire et obtint plusieurs prix dont celui de l’Académie du disque. Sa carrière était lancée.



Image empruntée ici

Il était décalé, unique et se distinguait par la richesse de ses textes alors que la scène était dominée par de jeunes chanteurs peu soucieux du mot juste et de la rime audacieuse.



Image empruntée ici

En 1963, Nuit et Brouillard connut un succès retentissant alors que cette chanson allait à l’encontre d’un discours convenu et aseptisé sur la déportation. Le chanteur de charme, un rien prolétaire et gouailleur, s’était transformé en chanteur engagé.
Plus tard, ce fut La Montagne (1964), et un an plus tard, ce fut Potemkine. Il était de gauche, il était en révolte, il était aux aguets et farouchement indépendant.



Image empruntée ici


Ils quittent un à un le pays
Pour s’en aller gagner leur vie
Loin de la terre où ils sont nés
Ils quittent un à un le pays
Pour s’en aller gagner leur vie
Loin de la terre où ils sont nés
Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets
Du formica et du ciné
Les vieux ça n’était pas original
Quand ils s’essuyaient machinal
D’un revers de manche les lèvres
Mais ils savaient tous à propos
Tuer la caille ou le perdreau
Et manger la tomme de chèvre
Pourtant que la montagne est belle
Comment peut-on s’imaginer
En voyant un vol d’hirondelles
Que l’automne vient d’arriver ?

C’était un poète, amoureux fou de poésie avec une préférence marquée, mais non exclusive, pour Louis Aragon. En 1971, l’album, Ferrat chante Aragon, se vendit à deux millions d’exemplaires. En 1972, Jacques Chancel lui consacra un Grand Échiquier.



Image empruntée ici

Il fit ses adieux à la scène en 1973 et s'installa en Ardèche à Antraigues-sur-Volane. Il continua à travailler, à enregistrer des disques. Il reprit ses anciens succès avec de nouvelles orchestrations fignolées par son vieux copain, Alain Goraguer. En 1980, Ferrat 80, fut salué par la critique, notamment pour la chanson, L’amour est cerise.
Son épouse, Christine Sèvres, mourut en 1981. En marge de l’industrie du disque, il continua à creuser son sillon. Il consacra son ultime album à Louis Aragon en 1995. Et ce fut à nouveau un magnifique succès.

Retiré en Ardèche et remarié avec un ardéchoise, Colette, il vécut à la marge en poussant des coups de gueule contre les multinationales de la musique, contre le racisme, l’extrême droite et les expulsions d’étrangers. Farouche, il le resta jusqu’à la fin de sa vie : farouche, pudique, délicat et profondément humain. Généreux, opiniâtre, sensible et inspiré, il se voyait en résistant de la vie. Dans un entretien au Parisien en novembre 1991, il déclara, « Il faut résister à tout ce qui avilit. Résister, c’est le seul message que j’aimerais laisser avant de partir. » C’était un « mensch ».

Jean Ferrat est mort le 13 mars 2010...



Margaret Bourke-White, Buchenwald 1945. 
Image empruntée ici


Ce billet n'est pas fini... Revenez en lire la suite dans quelques jours, et vous découvrirez le monde caché derrière la chanson "Nuit et Brouillard". 


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Texte et mise en page : Jacques Lefebvre-Linetzky













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