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dimanche 10 janvier 2021

TIBOR "TED" RUBIN, UNE VIE, UNE HISTOIRE DE RÉSILIENCE

En ces temps incertains où la visibilité n'est pas toujours au rendez-vous, l'AMEJDAM tient à vous présenter ses meilleurs vœux pour une année 2021 plus douce et plus sereine. 

À l'aube de cette nouvelle année, nous vous proposons de vous raconter une belle histoire de résilience.  C'est du "storytelling" car raconter une histoire vraie, c'est aussi notre façon de faire vivre la mémoire. 


Image empruntée ici


Tibor "Ted" Rubin(1929-2015) a vécu plusieurs vies et plusieurs enfers. Il aurait dû mourir maintes fois, il s'est vu mourir, mais il était doué d'une extraordinaire volonté et il s'en est sorti à chaque fois. Peut-être a-t-il eu de la chance, mais était-ce vraiment de la chance? Il a connu l'enfer de Mauthausen, il a bravé tous les dangers durant la guerre de Corée et il a passé de longs mois dans un camp de prisonniers que les Chinois tenaient d'une main de fer. 

Il y a chez lui une capacité de résistance absolument étonnante.

"Résister, c'est un terme que nous connaissons bien, et qui indique le refus de céder à toute pression ; la capacité à ne pas être détruit, à ne pas être altéré par ce qui menace."

Cathie Fidler 

Ted Rubin savait résister ; c'était en lui et rien ne pouvait l'arrêter. Et puis, au-delà de cette formidable capacité, il a su repartir au combat, mobiliser ses forces, triompher de l'adversité. En d'autres termes, il a fait preuve de résilience. Sa vie est à elle seule une illustration du concept de résilience. 

À l'origine, c'est un terme qui s'applique au monde de la physique : c'est la résistance d'un matériau aux chocs. Appliqué à la psychologie, c'est une qualité qui permet de "rebondir" après une expérience traumatique. 



Boris Cyrulnik
Image empruntée ici


"La résilience, c'est l'art de naviguer dans les torrents". 

Boris Cyrulnik

"Le concept de résilience est d'abord introduit en 1969 par Fritz Redl. Dans les années 1980 plusieurs ouvrages consacrés à la résilience ont paru, puis des études furent conduites aux États-Unis dans les années 1990 sous l'influence de Emmy Werner et John Bowlby.

Aujourd'hui, on compte des instituts de résilience en Hollande, des universités de résilience en Allemagne. Au Québec, le chef de file des études sur la résilience est le docteur Michel Lemay et en France, à partir de ses recherches sur le comportement animal et humain et disciple de John Bowlby, Boris Cyrulnik s'impose comme un spécialiste en la matière. Il pense la résilience en terme de série d'attitudes de protection et comme potentialité créatrice, développement de certaines facultés qui permettent la transformation psychique de la souffrance humaine.

Si le terme de résilience est employé couramment, ses significations s'appliquent à des nombreux domaines. On parle ainsi de résilience morale, résilience physique, résilience sociale, résilience culturelle..."

Source : Claudia Samson, à lire sur ce site

La résilience consiste à continuer à évoluer, à se développer et à se construire après un traumatisme. Mais cette évolution engage une transformation car elle ne peut pas se situer dans l'exact prolongement de ce qui a précédé l'atteinte traumatique. 


Tibor Rubin, un exemple de résilience



Image empruntée ici


Le 23 septembre 2005, 55 ans après s'être distingué par deux fois durant la guerre de Corée, le caporal, Tibor "Ted" Rubin s'est rendu à la Maison Blanche pour se voir décerner la médaille d'honneur des mains du président George W. Bush. Tibor avait alors 76 ans. George Bush dit de lui, dans son allocution, qu'il était l'un des combattants juifs les plus extraordinaires que l'Amérique ait connu dans son histoire. Plus tard, en 2016, un an après la mort de Tibor, le président Obama décida que l'hôpital des vétérans de Long Beach en Californie s'appellerait désormais The Tibor Rubin VA Medical Centre. 

Vous pourrez lire l'intégralité du discours (en anglais) de George Bush en cliquant sur ce lien

La médaille d'honneur est la plus haute distinction militaire des États-Unis. Elle récompense des soldats qui se sont distingués en mettant en péril leur vie au profit de l'intérêt général et en accomplissant un acte d'héroïsme ou de bravoure exceptionnel au combat. 

À ce jour, 3526 médailles ont été décernées depuis la guerre de Sécession. La médaille se décline en trois versions : celle de l'US Army, celle de l'US Navy et celle de l'US Air Force. 


Médaille de l'US ARMY

Médaille de l'US Navy

Médaille de l'US Air Force

Images empruntées ici



L'Amérique est très attachée à cette haute distinction qui glorifie ses forces armées à travers l'exemple de héros exceptionnels. Le médaillé d'honneur le plus célèbre de Hollywood est l'acteur Audie Murphy (1925-1971) dont les exploits ont fait l'objet d'un film, To Hell and Back (L'enfer des hommes), Jesse Hibbs, 1955. 



Audie Murphy
Image empruntée ici


On peut comprendre l'émotion qui étreignit Tibor lorsqu'il reçut sa médaille.

Tibor Rubin est né le 18 juin 1929 à Pásztó en Hongrie - c'est à deux heures de train de la capitale, Budapest. La petite ville comptait 120 familles juives. Son père, très attaché aux traditions religieuses, y tenait un commerce de chaussures. 

Tibor est un enfant joyeux, débrouillard qui voue une admiration sans bornes pour son frère aîné, Emery. Il aime aller au cinéma voir des films américains. C'est ainsi qu'il se construit son propre rêve américain. 


Mauthausen



La porte d'entrée du camp de Mauthausen
Image empruntée ici


Il a 13 ans lorsqu'il est interné à Mauthausen en Autriche. Il passe 14 mois dans cet enfer. La présence de son frère, Emery, lui aussi interné à Mauthausen, lui permettra de résister psychologiquement – il est, de fait, son tuteur de résilience. Il survit grâce à une indomptable volonté et il met en œuvre des stratégies qui lui seront très utiles par la suite. Il observe les rats et adopte leur comportement pour déjouer la surveillances des implacables surveillants. C'est un chapardeur qui se faufile partout et qui demeure insaisissable. 

Sa famille a été décimée. Son père est mort à Buchenwald. Sa petite sœur de 10 ans ainsi que sa maman ont été gazées à leur arrivée à Auschwitz. En fait, la plupart des membres de sa famille ont été assassinés dans les camps. 

Mauthausen est libéré par l'armée américaine le 5 mais 1945. Il est alors âgé de 15 ans et il se jure d'émigrer aux USA car il se sent redevable envers ses libérateurs. 

Ce n'est qu'en 1948 qu'il y parvient. Il essaie de s'engager dans l'armée américaine qui rejette sa candidature en raison de son piètre niveau en anglais. Il gardera toute sa vie un accent hongrois particulièrement fort. 


L'engagement et la guerre de Corée



L'armée recrute, affiche de 1951.
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En 1950, il réussit le test d'aptitude en anglais et s'engage comme simple soldat. Il se retrouve très vite en Corée au cœur du combat. C'est une tête brûlée, rien ne lui fait peur, rien ne l'impressionne. C'est ainsi qu'il parvient à faire croire à l'ennemi qu'une compagnie entière de soldats américains tient une colline alors qu'il est seul à mitrailler les Coréens et à leur lancer des grenades, permettant ainsi à ses camarades de se replier. Par deux fois, il tient l'ennemi en échec à lui tout seul . Par deux fois il est recommandé pour la médaille d'honneur par ses supérieurs. Malheureusement, ils meurent au combat avant de pouvoir faire suivre son dossier. 

Normalement et logiquement, son dossier aurait dû être repris par son supérieur immédiat, le sergent Artice Watson. Mais le sergent était un antisémite notoire qui s'ingénia à enterrer le dossier de Tibor. Il s'acharna sur Tibor et lui confia inlassablement les missions les plus périlleuses en espérant qu'il se ferait tuer. 

Au mois de novembre 1950, le bataillon de Tibor qui se trouve près de la frontière chinoise, est décimé lors de la bataille d'Usan. Des centaines de soldats américains dont Tibor, sont faits prisonniers et sont transférés dans le camp de Pukchin connu sous le nom de Death Valley (la vallée de la mort). 

Les conditions étaient proches de l'insupportable et les prisonniers tombaient comme des mouches. 

Tibor, une fois encore, s'est distingué en appliquant les stratégies qu'il avait appliquées à Mauthausen. Pour survivre, il fallait de la nourriture. Il s'est donc mis à nouveau dans la peau du rat en chapardant des vivres dans les baraques des geôliers au péril de sa vie. Il est venu en aide à ses camarades qui croupissaient dans l'infirmerie. C'est encore lui qui a enterré bon nombre d'entre eux en récitant le kaddish, qu'ils soient juifs ou non. 

Quand les Chinois ont appris qu'il était d'origine hongroise, ils lui ont proposé de le libérer car la Hongrie faisait alors partie du bloc soviétique. Tibor n'a pas cédé, fidèle à sa promesse de venir en aide à son pays d'adoption. Il s'avère qu'il a sauvé au moins quarante vies durant ses deux ans et demi d'incarcération. Il ne sera libéré qu'à la fin des hostilités.


Le retour



Le rêve américain
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Lorsqu'il revient aux USA, il obtient enfin la nationalité américaine. Et comme si de rien était, il mène la vie tranquille d'un Américain moyen sans se soucier le moins du monde des récompenses qu'il n'a pas reçues. Il travaille dans le liquor store de son frère Emery établi en Californie. Il épouse Yvonne et ils ont deux enfants. 

La "chasse aux sorcières" fait rage, mais cela n'affecte pas son amour indéfectible pour sa patrie d'adoption. Il embrasse le rêve américain. 



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Un long parcours

Il n'a pas de contacts avec ses frères d'armes. Ce n'est qu'en 1980 qu'il se rend à une réunion d'anciens combattants de Corée. Il fait sensation car tout le monde le pensait mort. Ses camarades se mobilisent alors pour qu'on lui attribue la médaille qu'il mérite plus que tout autre. Un dossier est constitué. Il sera soumis à l'armée en 1985. Il faudra 20 ans pour que les soutiens de Tibor obtiennent satisfaction. Il a également bénéficié de l'appui du sénateur John McCain et de nombreux autres membres du Congrès forçant ainsi l'armée à revoir sa politique. 



Leonard Kravitz (1931-1951)
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En 2001, le Congrès vota le Leonard Kravitz Jewish War Veterans Act. Leonard Kravitz, oncle du musicien Lenny Kravitz, est mort durant la guerre de Corée en résistant seul, armé d'une mitrailleuse, face à l'assaut des Chinois. Il a ainsi permis à son peloton de se replier. Kravitz avait également été recommandé pour la médaille d'honneur, mais les préjugés antisémites avaient bloqué son dossier. 

Le groupe d'amis qui œuvrait pour Tibor a eu finalement gain de cause et Tibor a pu recevoir sa médaille des mains du président Bush en 2005. 

Jusqu'au bout Tibor a cru en son rêve américain. Pour lui, l'Amérique était le plus beau pays du monde. 



Tibor Rubin reçoit la médaille d'honneur des mains 
du président des États-Unis, George W. Bush.
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Documents en complément


Une biographie


Single Handed : The Inspiring True Story of Tibor "Teddy" Rubin, Holocaust Survivor, Korean War Hero, and Medal of Honor Recipient, Daniel M. Cohen, 2015. 



Le site de Daniel M. Cohen, capture d'écran
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Un roman graphique 




Ce roman graphique a été mis en ligne par l'Association de The United States Army. Il s'agit d'une série  consacrée aux soldats ayant obtenu le médaille d'honneur. Vous pouvez télécharger le PDF de ce numéro en vous rendant sur ce site.





Pour écouter l'émission sur RCN , cliquez sur ce lien


Texte et mise en page, Jacques Lefebvre-Linetzky










 

jeudi 22 octobre 2020

HERBERT TRAUBE : UN PARCOURS MOUVEMENTÉ

Herbert Traube, entre  Michèle Merowka et Cathie Fidler,
dans le studio de RCN 89.3 
(sans masque, mais juste le temps de la photo !)


Le 6 octobre dernier, nous avons eu l'immense honneur de recevoir, sur l'antenne de RCN, un homme exceptionnel à tous égards : Monsieur Herbert Traube. 

Herbert Traube – dont nous pouvons révéler qu'il a plus de 96 ans – a répondu à nos nombreuses questions sur son parcours, depuis son enfance dans sa ville natale de Vienne et son départ d'Autriche, sur ses internements dans les camps de Gurs, de Rivesaltes (une détention à laquelle, hélas, sa maman ne survécut pas) et des Milles, sur ses diverses évasions (spectaculaires), son engagement militaire dans la Légion Étrangère, et tout ce que cela a impliqué. 



Nous avons été éclairées, grâce à lui, sur les diverses périodes de cette vie véritablement exceptionnelle – le terme n'est pas trop fort – et nous avons été sidérées par le contenu de ses réponses, si détaillées et précises. 

Plutôt que de les retranscrire ici, nous vous engageons à cliquer sur ce lien afin de les entendre. Promis, vous ne le regretterez pas. Herbert Traube est passionnant à écouter. 


Tout jeune homme encore,
Herbert Traube a fait preuve d'une résilience 
et d'un courage extrêmes...

Vous pouvez également lire une partie de ses souvenirs de l'hiver 1940-41 sur le site du Camp de Gurs

Ce sera ICI

Nous ajoutons, en guise de conclusion, que le livre qu'Herbert Traube a écrit sera bientôt à nouveau disponible, car enfin en ré-impression. Guettez-en aussi la sortie. Vous le lirez comme on lit un roman, le roman de sa vie, raconté avec une voix précise, sincère et authentique. Il devrait figurer dans tous les centres de documentation des établissements scolaires, car cette vie, sa vie, est exemplaire, à tous égards. 



Ouvrage édité par le Camp des Milles




Bonne écoute, en attendant !

RAPPEL : C'EST PAR ICI





Texte et mise en page de ce billet : Cathie Fidler

  

lundi 19 octobre 2020

LE MASSACRE DE TULLE, ENTRETIEN AVEC FABRICE GRENARD

 



Ouest-France, DR
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Le 13 octobre dernier, Fabrice Grenard nous a accordé un entretien à propos du massacre de Tulle le 9 juin 1944. 

Fabrice Grenard est diplômé de l'IEP, Paris, agrégé de l'Université et docteur en Histoire. Il a enseigné en lycée et à Sciences PO, Paris. Il dirige actuellement le département recherche et pédagogie de la Fondation de la Résistance. Il s'est spécialisé dans les aspects économiques et sociaux des années de guerre. Ses recherches ont également porté sur les maquis et la Résistance. Enfin, il s'est  intéressé à la reconstruction de la France au lendemain de la guerre.
 
Fabrice Grenard a publié de nombreux ouvrages :

La traque des résistants, Tallandier, 2019.
Tulle, enquête sur un massacre, 9 juin 1944, Tallandier, mai, 2014.
Une légende du Maquis, Georges Gingouin, du mythe à l'histoire, Vendémiaire, 2014.
Les scandales du ravitaillement. Détournements, corruption, affaires étouffées en France, de l'Occupation à la guerre froide, Paris (Éditions Payot & Rivages), 2012.

Maquis Noirs et Faux Maquis, 1943-1947, Vendémiaire, 2011.
La France du marché noir (1940-1949), Payot, 2008.

Il a participé à la rédaction d'ouvrages collectifs :

Atlas de la France dans la Seconde Guerre mondiale, Fayard, 2010.
Dictionnaire historique de la France libre, Robert Laffont, 2010.
Histoire économique de Vichy : l'État, les hommes, les entreprises, Perrin, 2017. 

Enfin, il a été conseiller historique du film documentaire d'Emmanuel Amara intitulé, Le massacre de Tulle, 9 juin 1944, 2014. 


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Les faits

Le 9 juin 1944, Les SS de la division Das Reich raflent tous les hommes âgés de seize à soixante ans sur lesquels ils ont pu mettre la main. 120 d'entre eux sont condamnés à la pendaison. Finalement, 99 seront suppliciés en présence de leurs familles et de leurs amis. Le nombre total de victimes civiles tuées par les SS, s'élève à 213. 


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L'essentiel de l'entretien avec Fabrice Grenard 



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La chronologie des événements

La première date importante, c'est le 5 juin 1944. La division Das Reich, qui est basée à Montauban, reçoit l'ordre de remonter vers le nord, vers le Limousin pour empêcher qu'une insurrection ne s'y développe alors que les Allemands sentent que les Alliés sont sur le point de débarquer. De fait, le lendemain, le 6 juin 1944, a lieu le débarquement. Les résistants sont sur le pied de guerre et le 7 juin 1944, les FTP de Corrèze décident donc d'attaquer la garnison allemande de Tulle pour libérer la préfecture alors que partout, des appels à l'insurrection et à participer  à la bataille de France  se multiplient. Les combats couvrent deux journées, les 7 et 8 juin 1944. À la fin de la journée du 8 juin, les FTP maîtrisent quasiment totalement la ville de Tulle à l'exception d'un ou deux points de résistance qui sont maintenus, notamment dans le quartier de la gare. Mais le 8 juin au soir, la division Das Reich arrive dans Tulle pour reprendre le contrôle de la ville et le lendemain, le 9 juin, la division Das Reich rafle l'ensemble de la population masculine de la ville et va procéder aux exécutions.

La division Das Reich


La bataille de Koursk
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C'est une division SS, une division d'élite qui a combattu en 1942/43 sur le front de l'Est, qui a donc été engagée dans la guerre contre les partisans. À la fin de l'année 1943, cette division a été lourdement touchée sur le front de l'Est, notamment lors de la bataille de Koursk, la grande bataille de chars.  

Hitler a décidé de transférer cette division en France à la fois pour la reconstituer et aussi pour qu'elle puisse agir en France en cas de débarquement allié. Elle va être reconstituée avec de jeunes combattants, y compris des Malgré Nous, des Alsaciens qui ont été enrôlés de force. 

La division est basée à Montauban, simplement parce on ne sait pas si les Alliés vont débarquer sur la côte méditerranéenne  ou sur la côte atlantique. Montauban est à égale distance des deux littoraux. Cette division va importer en France les méthodes qu'elle avait utilisées sur le front de l'Est en 1942/43. Son chef est le général Lammerding. 

Le mode opératoire


Cette photographie n'a pas été prise à Tulle, elle date de juillet 1944, 
elle figure dans les archives fédérales allemandes. 
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Les méthodes utilisées sont simples. Elles consistent à considérer que les résistants et tout particulièrement les partisans dont les équivalents en France sont les Maquisards, ne sont pas des combattants réguliers, ce sont des terroristes. Donc, si on arrête des partisans, il n'est pas question de les traiter comme des prisonniers de guerre ou de leur faire des procès réguliers. Ce sont des personnes à abattre immédiatement et comme ces partisans sont difficilement saisissables, puisqu'ils sont mobiles et qu'ils ont l'avantage du terrain, on s'en prend surtout aux populations civiles des secteurs où s'implantent les maquis en considérant que, quelque part, elles sont complices. Les directives allemandes sont très claires en la matière : on peut arriver dans un village, brûler le village et exécuter ou déporter une partie des habitants que l'on considère comme complices. 

Les objectifs définis par le général Lammerding


Heinz Lammerding (1905-1971)
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Les Allemands savent qu'il y a plusieurs zones de maquis importantes à la fois contre les Alliés sur les plages normandes et à l'intérieur du territoire contre des FFI/FTP qui auraient libéré des zones entières de la France.  Cela gênerait considérablement les transports et les communications, indispensables dans la bataille qui s'engage. 


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La mission première de Lammerding, c'est d'éviter que le Limousin ne se libère de lui-même à l'annonce du débarquement allié. Il doit pour cela démanteler au maximum les maquis qui s'y sont développés. Il doit aussi reprendre le contrôle des villes et des villages libérés par le maquis. Ce sera le cas à Tulle. Mais comme il a très peu de temps pour accomplir sa mission, il lui faut terroriser la population afin de la décourager de soutenir la résistance. 

Les pendaisons


La Manufacture d'Armes de Tulle
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Ce type d'exécution avait été déjà utilisé sur le front de l'Est. C'est une façon de criminaliser les personnes exécutées. La pendaison est le mode d'exécution le plus infamant. Il s'agissait toujours de terroriser les populations et, également, de criminaliser la résistance, montrer que les résistants ne sont pas des patriotes, mais des bandits. Les affiches apposées à Tulle vont présenter les pendaisons comme des représailles, mais il s'agit en fait d'un crime de guerre. La grande majorité des otages qui sont pendus n'avaient rien à voir avec la résistance. 

Beaucoup, notamment, sont de jeunes étudiants qui sont venus se réfugier à Tulle pour fuir les bombardements. (...) Les otages ont été sélectionnés selon des critères assez simples. Les Allemands observent les gens, s'arrête sur quelqu'un qui a une barbe hirsute et décident que c'est un maquisard qui n'a pas eu le temps de se raser. La scène est terrible, elle se joue le 9 juin en début d'après-midi à la Manufacture d'Armes de Tulle où plusieurs centaines de Tullistes ont été rassemblés par les Allemands. Et c'est Walter Schmald, membre du Sicherheitsdienst (service de la sécurité) qui est en charge de la sélection. 


Walter Schmald (1917-1944) - fusillé le 22 août 1944
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L'effet du massacre sur la population

L'effet a été terrible, on en voit encore aujourd'hui les conséquences dans la ville. La population soutient en majorité les résistants lors de leur tentative de libérer la ville. Une partie va se désolidariser au lendemain du massacre. Des tensions et des rancœurs vont suivre entre ceux qui pensent que l'attaque était trop précoce et ceux qui disent qu'il ne faut pas tomber dans le jeu des Allemands. (...)

Les chefs de la Résistance étaient conscients de cet échec. On dispose d'un rapport écrit du responsable FTP qui a mené l'opération, Jean-Jacques Chapou dans lequel il souligne qu'il s'agit d'un échec militaire et politique puisqu'une partie des Tullistes s'est éloignée des résistants. 



Jean-Jacques Chapou (1909-1944)
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L'après-guerre

Les responsables n'ont pas été traduits en justice. Un certain nombre d'officiers de la Das Reich vont disparaître lors des combats de juin/juillet 1944. Le principal responsable, le général Lammerding, va finir ses jours tranquillement en Allemagne. Il était en zone d'occupation américaine d'où il ne sera jamais extradé vers la France. Comme on n'a pas fait le procès des responsables du massacre, comme aucun jugement n'a été rendu,  la ville de Tulle n'a jamais pu tourner la page. 




Pour écouter l'intégralité de l'entretien avec Fabrice Grenard, cliquez ici


Liens utiles

Le massacre de Tulle, 9 juin 1944, Emmanuel Amara, (2013), cliquez ici

La bataille de Koursk, cliquez ici


Das Reich, une division SS en France, Michael Prazan, (2014), cliquez ici

Un été en Limousin, Pascal Coussy, Karl Constable, Chantal Cogne, (2014), cliquez ici

"La bataille suprême est engagée..." Pour écouter le discours du général de Gaulle, le 6 juin 1944, cliquez ici 

Le texte du discours du général de Gaulle est disponible ici



Le champ des Martyrs à Tulle
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Extraits de l'ouvrage de Fabrice Grenard 
Tulle, enquête sur un massacre, 9 juin 1944. 


La Division Das Reich

Véritable armée parallèle issue de la "garde noire" initialement dévolue au service d'ordre et de protection d'Hitler et apparaissant comme la troupe spéciale du parti nazi, la SS voit se créer en son sein, à la veille du déclenchement de la guerre, de véritables unités combattantes (Kampfgruppen) indépendantes de la Wehrmacht et appelées à participer aux combats à venir. Après que les premières unités SS ont opéré lors de la campagne de Pologne, leur chef Himmler obtient que de nouvelles troupes soient constituées, bientôt qualifiée de "Waffen SS" ("SS combattantes"). Ces unités sont organisées en plusieurs régiments qui forment, à partir de l'automne 1939, la première "SS V-Division" ("SS Verfügungstruppen Division", division SS des troupes à disposition). Engagée lors de la campagne contre la Belgique, les Pays-Bas et la France, elle stationne en mai dans l'Aisne puis participe en juin à l'offensive vers le sud de la Loire. À la fin de l'année 1940, elle prend le nom de "Division SS Deutschland" avant d'être finalement rebaptisée "Division Das Reich" au début de l'année 1941. 

Walter Schmald, le "chacal"

De façon assez étrange d'ailleurs, tous les témoins qui l'évoquent l'appellent par son prénom, Walter, n'utilisant jamais son nom de famille. L'instituteur Soulier en a fait une description physique précise: "Longs cheveux blonds, avec des reflets fauves et ramenés en arrière, visage rasé, teint mat, 30 ans environ, yeux toujours demi-fermés pour mieux voir, et surtout la demi-lèvre supérieure droite toujours relevée, comme gonflée de venin. Il parlait peu, questionnait beaucoup, ne marquant de déférence pour aucune autorité. Ce qui le caractérisait, c'était son dos, un dos en arc, sans entrailles, un dos comme en supportent ceux qui ont pioché la terre toute leur existence, ou qui ont pâti toute leur vie sur de gros registres."

Le tri

... À chaque fois qu'une personne est extraite du groupe fatal, cela en condamne une autre qui se trouvait initialement dans l'un des deux autres groupes. Cet élément a pesé considérablement par la suite sur la mémoire particulière de l'événement et la rancœur des familles de victimes : il était clair qu'un grand "marchandage", avec un enjeu terrible, la vie ou la mort, s'était déroulé dans les heures précédant les pendaisons, la situation des otages apparaissant très inégalitaire selon leurs relations et leur statut. 

Une blessure impossible à refermer

Depuis la Libération, Tulle a toujours vécu avec le poids des journées de juin 1944. À travers ses stèles, ses rues et ses monuments, la ville porte de façon indélébile la marque de ces événements tragiques. Les commémorations annuelles semblent illustrer à la fois la douleur toujours présente ainsi qu'une communion consensuelle de la population autour des pendaisons: c'est ce que rappellent les bouquets de fleurs accrochés aux façades et lampadaires qui avaient servi de potence aux SS. Mais en réalité, les souvenirs et représentations mémorielles qui se développèrent autour du massacre de Tulle témoignent aussi d'une "mémoire désunie", selon la variété des expériences vécues. Cela illustre parfaitement les analyses de l'historien Olivier Wieviorka au sujet de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, qui "apparaît comme une mémoire fragmentée, conflictuelle et politisée qui sépare plutôt qu'elle rassemble". 

Le massacre de Tulle n'est pas un dérapage

Le massacre de Tulle n'est donc pas un "dérapage" ou un acte dont seule la division SS "Das Reich", présentée comme la plus barbare des unités allemandes stationnées en France, aurait été capable. Il s'est bien agi du côté  allemand de susciter à travers les pendaisons du 9 juin une terreur généralisée afin de couper la population des maquis et d'empêcher que de nouvelles tentatives de libération de villes n'aient lieu en France, à l'heure où s'engageait en Normandie la bataille décisive. Cela explique toute la mise en scène développée : l'obligation pour toute une partie de la population d'assister aux pendaisons, l'interdiction qui a été faite d'enlever les cordes des suppliciés pendant près d'une semaine. Tout en étant peut-être moins connu, le massacre de Tulle n'en fait pas moins partie de ces massacres collectifs de populations civiles importants qui ont été perpétrés par les Allemands dans toute l'Europe au cours de la guerre. 

Tulle, enquête sur un massacre, 9 juin 1944, Tallandier, mai, 2014.


Texte et mise en page de ce billet : 
Jacques Lefebvre-Linetzky