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mercredi 20 mai 2015

CHARLES GOTTLIEB, LE GUERRIER DE LA MÉMOIRE...

8 mai 1945 – 8 mai 2015



Charles Gottlieb devant "son" block à Auschwitz
© Éric Goldinger
  
70 ans entre ces deux dates : toute une vie, celle de Charles Gottlieb, sa vie après Auschwitz.

-   8 mai 1945, capitulation sans condition de l’Allemagne nazie
-   8 mai 2015, à 20h15, la voix de Charles Gottlieb s’est éteinte.

Cette voix que nous connaissions tous, la voix d’un homme qui s’est donné comme mission essentielle, dans les dernières années de sa vie, de transmettre l’indicible, d’accompagner les élèves à Auschwitz et leur raconter, leur expliquer ce qu’était le camp, la déportation... Plus de 30 fois, il a remis ses pas dans ceux des déportés assassinés, lui, le déporté survivant. 

Le 29 décembre 2014, il avait accepté de venir nous parler à la radio, et c’est sa voix que vous allez "réentendre" aujourd’hui, grâce à cette transcription, légèrement simplifiée pour en rendre la lecture plus aisée. 





Le 18 décembre 2010, Charles reçoit les insignes d'Officier dans l'Ordre National de la Légion d'honneur. Rebecca, sa compagne, est à ses côtés.
© Michèle Merowka

L’ultime témoignage de Charles pour l’AMEJDAM



Le 8 mai 2014, Charles est nommé Chevalier dans l'Ordre des Palmes Académiques
© Michèle Merowka

Je suis né à Nancy en 1925, où j’ai grandi. À la déclaration de la guerre, mes parents ont fui Nancy pour aller à La Palice, dans l’Allier, et nous avons eu la chance de rencontrer des gens extraordinaires qui nous ont accueillis comme si nous étions de la famille. Nous y sommes restés et, en juin 1942, je suis entré dans la Résistance. J’avais 16 ans et demi. Je suis monté jusqu’à Lyon où j’ai rencontré les FTP (Francs tireurs partisans) et la MOI, mouvement ouvrier immigré. Dans le groupe de Carmagnole liberté il y avait énormément de jeunes Juifs qui ont fait des actes volontaires de sabotage.

MM : Pourquoi tant de jeunes Juifs s'étaient-ils engagés ?

Parce qu’on était pourchassés par la police de Vichy qui a déporté beaucoup de Juifs, et la seule solution pour les jeunes était d’aller les combattre directement. Le Gouvernement de Vichy était allié avec Hitler et faisait même plus que ce qu’on lui demandait, puisqu’il a proposé de déporter même les bébés, ce que les Nazis ne demandaient pas.
J’ai participé à de nombreuses actions parce qu’on ne pouvait pas agir seul. Un jour, je suis arrêté avec un camarade qui s’appelait Félix chez qui j’habitais. On a été arrêtés le 25 juillet 1944, place Belcour, le jour où on a pendu des patriotes. On a été incarcérés à la prison de Fort Montluc à Lyon.  On m’a emmené aux interrogatoires, et j’ai vu  Klaus Barbie qui a arrêté et fait torturer Jean Moulin.

Je suis resté en prison jusqu’au 11 août 44 et, un matin, on est venu nous chercher pour nous conduire vers  la gare de Perrache où il y avait un train en formation, avec des wagons de voyageurs. Alors que les autres déportés ont fait un voyage terrible dans des wagons à bestiaux, nous avons voyagé dans des conditions presque confortables. Nous sommes arrivés le 13 ou le 14 août à Birkenau. Nous étions un convoi de 800 personnes. On a été triés et on a mis 80 jeunes gens de côté et les autres sont partis directement pour les chambres à gaz.  On est restés une dizaine de jours en quarantaine et au bout de ce temps, on nous a sortis pour nous passer à la douche. 

En sortant on nous a tatoué un n° : 9664 sur le bras gauche.
Quand tout le monde a été tatoué, un jeune résistant, un dénommé Otto est allé voir le SS et lui a dit : « on n’est pas des Résistants, on est des juifs », alors automatiquement on nous a fait barrer le premier n° et on nous en a tatoué un autre : B 96-64. Nous sommes les seuls déportés dans l’histoire de la déportation à Auschwitz à avoir été tatoués 2 fois : une fois comme Résistant et une fois comme Juif mais la vie était la même pour tout le monde. Nous sommes restés à Auschwitz et le travail était très difficile.

J’ai vu mourir des milliers de personnes, j’ai vu arriver les transports de Juifs hongrois : 450 000 personnes directement conduites dans les chambres à gaz et brûlées. Et nous on était là, en quarantaine et, un jour, on nous a fait quitter Birkenau où il y avait surtout des femmes. Une femme qui est devenue célèbre était dans ce camp de femmes : Simone Veil.
On a donc quitté Birkenau pour Auschwitz mais c’était toujours le même camp qui s’étendait sur 40 km2. Il y avait 30 bâtiments dont 26 étaient occupés par des déportés et le reste par des laboratoires où le sinistre Dr Mengele a fait des expériences sur des êtres humains sans les endormir. Voilà mon histoire de la déportation.

J’ai fait la fameuse marche de la mort jusqu’en Tchécoslovaquie et ensuite on nous a chargés sur des trains à plateforme et on nous a conduits à Mauthausen, où je suis resté une dizaine de jours.  De là, on m’a emmené à Ebensee, un camp terrible ; j’y ai vu des choses effroyables : on a même pratiqué du cannibalisme, avec d’autres camarades on a broyé des os humains et on a mangé de la poudre d’os pour survivre. Enfin il y a beaucoup de choses à raconter...

Quand je suis rentré, mes parents se sont occupés de moi, mais je ne leur ai jamais raconté ce qui s’est passé au camp, d’ailleurs aucun déporté n’a raconté parce que nous avions vécu des choses tellement horribles que nous pensions qu’on ne nous croirait pas !

J’ai commencé à reprendre goût à la vie normale et un jour je me suis inscrit dans une association et là, j’ai rencontré une très belle jeune fille qui s’appelait Estelle Rothstein ; j’ai bavardé un peu avec elle, et elle était tellement belle que je lui ai dit : «  tu ne voudrais pas qu’on se marie ? » et on s’est mariés. C’était une femme formidable !
Elle avait aussi été déportée, et elle avait vu sa mère et son petit frère partir pour être brûlés. Elle n’a jamais voulu parler.   

MM : Qu’est ce qui a fait que tu as commencé à parler ?

On m’a demandé d’aller rencontrer des élèves dans un collège pour leur expliquer ce que les nazis avaient fait. J’ai accepté... c’était en 97-98.

MM : Tu n’avais jamais parlé auparavant ?

J’ai rencontré des cinéastes de Spielberg et j’ai le DVD, et une lettre de remerciement que j’amène dans les collèges. Je suis très content que des voyages à Auschwitz aient été organisés dans le département des Alpes-Maritimes. Quand je rencontre les élèves, ils ne savent absolument rien de ce qui s’est passé, et ils sont tellement intéressés qu’ils me posent de nombreuses questions auxquelles il est parfois difficile de répondre. J’ai reçu plusieurs milliers de lettres d’élèves qui me remercient de mon intervention dans leur collège.
C’est très difficile de parler des camps de concentration : l’histoire est une chose, et le vécu en est une autre. Quand je vois les enfants, je ne parle pas d’Histoire, mais je leur raconte mon vécu personnel.
Il y a eu beaucoup de jeunes gens juifs qui se sont battus pour la France, et la proportion de Juifs dans la Résistance est très importante.
Il y a beaucoup de garçons qui ont été décorés de la médaille militaire pour avoir combattu les Allemands.

Les voyages de la Mémoire

J’ai fait 32 voyages pour accompagner le Conseil Général, organisé par Christian Estrosi et Martine Ouaknine à partir de 2004. J’ai accepté tout de suite d’accompagner les élèves à Auschwitz, donc ça fait plus de 10 ans que je retourne sur les « lieux du crime » et je raconte aux élèves ce que j’ai vécu personnellement, ce que les guides ne peuvent pas faire : ils peuvent raconter l’Histoire mais ne peuvent relater la vie des déportés, ni comment ça se passait réellement. Je réponds aux questions des élèves, et je peux leur expliquer «  à tel endroit il y a eu cela et à tel autre... »
Les enfants sont convaincus de la réalité de ce que je leur raconte, parce que j’étais à Auschwitz. Les groupes sont autour de moi et me posent des questions.

MM : Rien ne peut remplacer le témoignage !

Et j’espère encore rencontrer beaucoup d’élèves et je pense que c’est très important de ne pas oublier que des jeunes Juifs ont été se battre dans la Résistance, pour la France.
À Lyon, il y a un Musée de la Résistance et on y parle du groupe "Carmagnole Liberté". Il y avait un jeune garçon de 16 ans qui est allé par les souterrains jusqu’à Grenoble où il a fait sauter le Polygone, où il y avait des armements pour les Allemands. Ce jeune garçon a été décoré au titre de la Résistance.

MM : Nommé citoyen d’honneur par Christian Estrosi, à la Villa Masséna…
Le 15 janvier Palais Nikaia, M. Ciotti va me décorer pour ce que j’ai fait dans la résistance française



Gare de Nice, juillet 2013
© Jacques Lefebvre-Linetzky

Charles s'est éteint, des centaines d'élèves se souviennent de lui et ne l'oublieront pas. Ils ont vu Auschwitz par ses yeux, ils ont entendu Auschwitz par sa voix, ils ont frôlé la réalité d'Auschwitz grâce à lui. Qu'il en soit remercié. 




Gare de Nice, juillet 2013
© Jacques Lefebvre-Linetzky


Un homme honoré

Officier de la Légion d'honneur
Médaille militaire au titre de la Résistance
Croix de guerre avec palme
Médaillé des déportés résistants et des combattants volontaires
Chevalier dans l'Ordre des Palmes Académiques
Citoyen d'honneur de la Ville de Nice


Entretien: Michèle Merowka
Textes: Michèle Merowka et Jacques Lefebvre-Linetzky
Mise en page: Jacques Lefebvre-Linetzky

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Pour réécouter l'émission, suivez ce lien. 



1 commentaire:

  1. Merci pour ce témoignage essentiel
    Colette Guedj

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